L'HISTORIQUE
LE CONTEXTE
Début juin 1812, lord Wellington, ayant pris soin de faire simuler un débarquement
afin que Caffarelli n'aille pas au secours de Marmont, entra en campagne et passa l'Agueda
pour se diriger sur Salamanque. Sachant, par des renseignements précis dus au
zèle des Espagnols, que le Maréchal Marmont avait été obligé de
disperser ses divisions pour que l'approvisionnement sur ce pays soit moins lourd,
Wellington pensait, dans un premier temps, repousser les Français au delà du
Douro et, ensuite, agir selon les événements. Mais le Maréchal
Marmont, informé de l'approche de l'armée anglo-portugaise, eut le temps
de réunir cinq divisions et réussit à former ainsi un corps d'armée
capable d'imposer à l'ennemi une extrême prudence. Ayant mis à profil
les leçons d'organisation de Napoléon, dont il avait été l'aide
de camp, il avait employé l'hiver à soigner ses hommes, réparer
le matériel, recomposer les attelages et, à défaut de grands magasins,
il avait formé un petit dépôt par division, ce qui lui permettait
de manoeuvrer une quinzaine de jours sans menace pour la subsistance de son armée.
Laissant Salamanque avec un millier d'hommes et les trois couvents qui dominent cette
ville transformés en forteresse, le Maréchal Marmont leva son camp et
s'établit à distance afin d'observer le projet de l'ennemi. Il avait
le Rio Tormes pour se couvrir et il était inutile pour l'instant de se réfugier
derrière le Duero.
Lord Wellington arriva le 16 juin en vue de Salamanque et réalisa très
vite que les trois couvents fortifiés exigeraient une attaque en règle
pouvant demander dix à quinze jours. Laissant pour l'instant le couvent de St-Vincent,
le plus important des trois, il ordonna l'assaut sur les couvents de la Merced et de
San Gaetano. L'attaque fut repoussée, et Wellington, avec sa prudence coutumière,
résolut d'attendre les grosses pièces d'artillerie qui arrivèrent
les 26 et 27 juin. Malgré leur bonne résistance, les Français
ne purent alors rien contre les obusiers qui mirent le feu au couvent de St-Vincent
et qui, une fois évacué, laissait les deux autres sans soutien. Le 28
au soir, les petites garnisons de ces trois couvents se rendaient, livrant ainsi Salamanque
aux Anglais.
Avec sagesse, le Maréchal Marmont se replia derrière le Duero, à Tordesillas,
bien décidé à défendre cette ligne. Wellington le suivit
et vint border le cours du Duero qui, à cette saison, n'était pas très
volumineux, mais n'était cependant pas guéable, excepté à un
petit nombre d'endroits. Le Maréchal Marmont avait pu regrouper les huit divisions
qui formaient son armée, l'armée du Portugal. Réduit à ses
seules forces et sans aucun espoir de renfort que ce soit de Caffarelli ou des détachements
des différentes armées que Joseph lui avait promis, le Maréchal
Marmont se décida à manoeuvrer. Evaluant ses forces à celles de
Wellington qui n'étaient pas très supérieures en effectifs et
se rappelant que les combats gagnés par les Anglais ne l'avaient été que
parce que l'on avait eu le tort de les attaquer dans des positions où leurs
manières de combattre les rendaient invincibles, Marmont pensa qu'il pourrait
manoeuvrer autour d'eux sans grand risque afin de les éloigner de la ligne du
Duero et les attirer vers la frontière du Portugal. Il n'y avait donc pas de
témérité à vouloir manoeuvrer, ni à songer
leur disputer le terrain, cette fois-ci avec l'avantage de la situation. Par une habile
manoeuvre de diversion, Marmont passa alors le Duero à la barbe des Anglais
dans la nuit du 16 au 17 juillet. Lord Wellington n'avait pas plus que le Maréchal
Marmont l'intention de livrer bataille, mais il ne pouvait risquer de se faire couper
de Ciudad-Rodriga où il avait ses vivres, ses munitions et une bonne porte pour
se réfugier au Portugal si les choses tournaient mal. Il s'empressa donc de
rétrograder vers Salamanque. Les différents affluents du Duero formaient
un échelon naturel de points défensifs que Wellington utilisa se repliant
l'un sur l'autre avec lenteur et prudence. Dans la nuit du 19 au 20, le Maréchal
Marmont remontant la Guarena la franchit et se trouva tout à coup en présence
des Anglais. Surpris de n'être séparés des Français par
aucun obstacle, ils battirent en retraite, couverts par la cavalerie et l'artillerie
légère. Le 20 au soir, ils repassèrent la Tormes que l'armée
du Portugal franchit le 21. Le lendemain, le Maréchal Marmont alla juger des
projets des Britanniques qui semblaient manoeuvrer afin de se replier un peu plus étroitement
sur Salamanque et la route de Ciudad-Rodrigo.
LA BATAILLE
On
aurait pu attendre ainsi de part et d'autre, toutefois le Maréchal Marmont imagina
un mouvement sur sa gauche afin de menacer les lignes de communication anglaises et
ainsi les forcer à manoeuvrer face à l'armée ennemie. Laissant
sa droite avec le Général Foy, renforcé de la division Ferey aux
alentours du village de Calvarossa de Ariba, Marmont fit glisser vers l'ouest son centre
et sa gauche. Entre la masse des deux armées s'élevaient deux mamelons
rocheux : le petit et le grand Arapile. Considérant le grand Arapile comme
un point stratégique, pivot de la manoeuvre, les Français le prirent
sans aucun mal, n'étant défendu que par quelques troupes légères
anglaises. Défilant en face des troupes ennemies avec ordre et à une
distance respectable, cette manoeuvre semblait ne devoir entraîner aucune
suite sérieuse. Wellington qui assistait à cette manoeuvre ordonna
en effet un mouvement semblable de manière à avancer sa droite symétriquement à la
progression de la gauche française, tout en renforçant son centre par
quatre divisions d'excellente infanterie. Toute la journée se serait passée
ainsi sans combat et les Anglais auraient certainement abandonné Salamanque à la
nuit pour rejoindre Ciudad-Rodrigo, lorsque le Maréchal Marmont, par une déplorable
impatience, voulut enlever l'arrière-garde d'un adversaire qu'il croyait
prêt à décamper. Il porta plus en avant sa gauche et fit manoeuvrer
son centre plus au bord du vallon qui le séparait des Anglais, puis renforça
cette manoeuvre par le redéploiement des divisions Clausel et Brenier,
prenant bien soin toutefois de recommander à tous de ne pas aborder les Anglais
car son intention était toujours d'entamer leur arrière-garde lorsqu'ils
se retireraient. C'est alors que le Général Maucune, commandant
la division du centre, croyant les Anglais en pleine retraite, pensa que le moment était
venu de passer à l'offensive et fit demander l'ordre d'attaquer. Puis,
trop impatient, il ne l'attendit pas et s'engagea contre les divisions anglaises du
centre. Lord Wellington accepta la bataille qu'on semblait lui présenter, et
donna l'ordre de recevoir et repousser l'attaque des Français. Pendant cette
action téméraire de Maucune, le Général Thomiéres,
continuant à avancer en pointe, tomba de front sur la division Picton au moment
où ses flancs étaient attaqués par une nombreuse cavalerie ennemie.
Les combats s'engagèrent ainsi de toutes parts sans le désir des généraux
en Chef. Marmont, qui, du grand Arapile, aperçut les fautes commises, remonta à cheval
pour aller lui-même contenir l'impatience de ses généraux, quand
il reçut un boulet qui lui fracassa le bras et lui ouvrit le flanc. Blessé gravement,
il désigna le plus ancien de ses divisionnaires, le général Bonnet,
pour le remplacer dans le commandement en chef. Pendant ce temps, Maucune acculait
les Anglais au village des Arapiles mais, criblé par leurs terribles tirs, fut
obligé de se replier, heureusement au moment où le général
Clausel arrivait. Ce dernier, par son action décisive, ramena les Anglais sur
leurs positions. Beresford donna l'ordre à sa seconde ligne de se fermer en
potence sur la première de manière à prendre la division Clausel
de flanc. Pendant ce temps, Wellington redoublait son offensive sur la gauche française
et, en particulier, vers le grand Arapile, avec les Portugais de Pakenham. On combattait
de si près que de toutes parts des généraux furent blessés.
Le général Clausel, qui venait de remplacer dans le commandement en chef
le général Bonnet, blessé à son tour, pensa qu'il ne fallait
pas tout risquer en s'obstinant davantage. Lui-même blessé, il ordonna
la retraite qu'il dirigea avec beaucoup de présence d'esprit et d'autorité.
Il fit exécuter un mouvement général vers les positions que les
Français n'auraient jamais dû quitter. Avec les divisions Ferey et Sarrut,
il forma un appui derrière lequel les divisions Thormières et Brénier,
puis Maucune et Clausel, se rallièrent. Les Anglais essayèrent bien de
gravir les hauteurs sur lesquelles les Français venaient de se replier, mais
leur offensive se brisa sur les divisions Ferey et Sarrut et ils n'insistèrent
pas. Ces deux divisions se retirèrent ensuite derrière la division Foy
qui était restée à Calvarossa de Ariba et revinrent par le même
chemin qu'elles avaient suivi le matin. Toute la cavalerie anglaise se précipita
alors sur la division Foy qui était chargée de couvrir la retraite. Bien
formée en carrés, elle résista, et, après avoir repoussé les
assauts, se retira en bon ordre et rejoignit le gros de l'armée qui pendant
la nuit repassa la Tormes.
CONSÉQUENCES
Telle fut cette bataille inattendue et involontaire qui vit une liste inhabituelle
de généraux blessés gravement ou mortelle. Chez les Français,
successivement les trois généraux en chef furent blessés très
sérieusement, les généraux Thomières et Ferey mortellement,
et le Général Maucune assez gravement. De leur côté, les
Anglais eurent le général Marchant tué et les généraux
Beresford, Cote, Leith et Cotton très sérieusement blessés. Cette
bataille eut des conséquences imprévues car, si elle procura aux Anglais
une victoire inespérée plutôt qu'une retraite inévitable,
elle fût un tournant dans la guerre de la péninsule, amorçant la
ruine des armées françaises en Espagne.
Texte de Jean-Jacques Petit
|